Séance Plénière
le dimanche 21 juillet 2002
Grand Auditorium




Dimanche 21 juillet 2002

Séance plénière, dans le Grand auditorium, version en 1800 places, avec traduction simultanée en cinq langues.
Accueil à 8h30
Les travaux commenceront à 9h30 heures précises.

9h30-10h30 ÉLUCIDATIONS DE LA CLINIQUE DE LA SEXUATION
Sex-ratio,
par Graciela Brodsky (EOL)
El objeto (a)sexuado,
par Miquel Bassols (ELP)

10h30-10h40 SUR LA NÉVROSE INFANTILE DANS LA CURE DE L’ADULTE
Sexualidad y síntoma : la luz del ángel,
par Gabriela D’Argentón (EOL)
La curiosidad infantil,
par Hilario Cid Vivas (ELP)

10h40-11h10 SUR LA SEXUALITÉ FÉMININE
Mort et résurrection de l’hystérique,
par Marie-Hélène Brousse (EEP)
Panic room,
par Philippe La Sagna (ECF)
Le sexe est un dire,
par Monica Torres (EOL)

11h10-11h50 CONTINGENCES DE LA VIE SEXUELLE DANS LA PSYCHOSE
par Lilia Mahjoub, Hervé Castanet, Jean-Pierre Deffieux, François Leguil, enseignants des Sections cliniques de Paris, Marseille et Bordeaux

11h50-12h15 DE FREUD À LACAN
La castration hétéroclite : la solution lacanienne,
par un cartel de l’EOL

12h15-12h45 SUR LE THÈME DE CHACUNE DES SIMULTANÉES
Lire ce qui passe,
par Mercedes de Francisco (Madrid), pour la FIBCF
Une question intéressante,
par Daniel Roy (Bordeaux), pour le Cereda
Savoir-faire et embarras du CIEN,
par Monique Kusnierek, pour le CIEN
Que reste-t-il des mystères de la sexualité ?,
par Sonia Chiriaco, pour Clip-M.
Inventer la place d’où le sujet construit sa norme propre,
par Philippe Lacadée (Bordeaux), pour le RI3
Drogue et l’Autre sexe : une logique du court-circuit,
par Jésus Santiago (Belo Horizonte), pour le Ty A

15h-16h DEUX RÉFÉRENCES DE JACQUES LACAN
Dante e l’amore,
par Antonio Di Ciaccia (SLP)
Les Précieuses : un discours au féminin ? En corps ou pas,
par Myriam Maître (Université de Rouen) et Herbert Wachsberger (ECF)

16h-16h30 LE CAS VIRGNIAWOLF
par Jacques Aubert (ECF)

16h30-17h LES FÉMINISTES ET FREUD
par Pierre-Gilles Guéguen (ECF)

17h-17h30 QUELS PARTIS PRENDRE ?
La place royale, de Pierre Corneille, extraits du film de Benoît Jacquot, mise en scène de Brigitte Jaques
avec Brigitte Jaques et François Regnault

17h-18h CONCLUSIONS
par Éric Laurent (ECF) et Alexandre Stevens (EEP)





Terres inconnues

Jeudi 13 décembre 2001

Lacan s’appuie sur le témoignage des Précieuses, il rend hommage au modèle qu’elles lui offrent, mais la leçon qu’il leur prête se réduit parfois à quelques assertions, dont on espère en vain des Précieuses la clef. Inutile d’attendre de la ruelle ce qui vient du divan et devra, de plus, être rapporté aux périodes d’un enseignement où les Précieuses ont fait retour pendant plus de vingt ans.

Des deux postures de la critique, l’affirmation de l’existence d’un courant précieux porté par des individualités précises, d’une part, et le refus, d’autre part, d’y croire, c’est à la première, à l’effectivité du phénomène précieux dans ses dimensions historique, politique, sociale, morale et littéraire, que Lacan se range, aux côtés d’Adam ou de Lathuillère, et aujourd’hui de Myriam Maître.

De ce choix découle un autre, celui de limiter ce phénomène dans le temps, de 1654 à quelque peu au delà de 1660, selon l’estimation la plus ajustée : au sortir de la Fronde, sous la Régence d’Anne d’Autriche, avant l’avènement du Roi-Soleil.

Quelle crédibilité accorder aux textes dont on dispose ? Aucune des femmes du temps n’a revendiqué le titre de précieuse. Elles sont restées “ attachées aux formes orales de la création langagière, et leur participation aux belles-lettres se détache malaisément des formes les plus générales de la sociabilité mondaine ”, explique pour sa part Myriam Maître. Les critiques font grand cas de la Prétieuse de l’abbé de Pure, mais les avis divergent : l’ouvrage n’est-il qu’un ramassis de “ tout ce qu’on a pu dire depuis la Renaissance, pour ou contre l’émancipation intellectuelle, sociale et conjugale des femmes ” ou le reportage attentif d’un alcôviste convaincu “ qui connaît très directement les cercles précieux ” ? Citons encore Clélie, Histoire romaine, le troisième des quatre romans publiés sous le nom de Georges de Scudéry, le seul dont on soit assuré que Madeleine, sa sœur, est l’auteur et dont les dix tomes, en osmose avec les thèmes débattus dans les ruelles, ont accompagné la période précieuse ; les Précieuses ridicules qui sonnèrent le glas de la vogue des cercles précieux, mais firent admettre Molière et sa troupe “ parmi ceux dont parlaient les gazettes ”; les Dictionnaires de Somaize, enfin.

Amour primaire, amour génital

Les Précieuses sont mises à contribution dans l’un des premiers séminaires de Lacan, à propos d’une thèse paradoxale, qui fait dériver d’une relation d’objet primaire, close sur elle-même, l’objet approprié à la satisfaction sexuelle dans une relation d’amour génitale. La tendresse, ce “ plus ” qui donne au lien génital son cachet d’amour vrai, aurait de même une origine prégénitale.

Mais d’où s’originent ces “ mirages de l’amour qui drapent l’acte génital ”, s’exclame Lacan, sinon d’une intersubjectivité, qui nécessite l’Autre, où se modulent les sentiments ?

A l’appui de ses arguments, Lacan déplie la carte de Tendre. Une carte allégorique, selon la vogue de l’époque, mais celle de Mlle de Scudéry, qui ne fut pas la première, surpassa les autres. Elle l’inventa dans le temps des six mois qu’elle avait accordés au jeune et récent académicien Paul Pellisson, qui faisait le galant - elle-même étant déjà une Beauté d’après -, pour réussir, partant d’une place enviable qu’il occupait parmi les “ Amis particuliers ”, à en obtenir une parmi les “ Tendres amis ”, au plus proche de son cœur. Combien de routes, de Particulier à Tendre ? demanda Pellisson dans sa hâte de toucher au but. Mlle de Scudéry lui dessina la fameuse carte ; elle l’introduira dans le premier tome de sa Clélie. La rivière Inclination y mène directement à Tendre, mais il est d’autres causes à la tendresse par inclination et d’autres voies pour l’atteindre. Elles passent par Tendre sur Inclination, Tendre sur Estime, ou Tendre sur Reconnoissance. Et pourquoi ne pas galamment baguenauder par Jolis Vers ou Billet doux ; ou Soumission et Petits Soins.

Qu’on n’attende pas de Lacan une analyse psychologique du roman de Mlle de Scudéry. Seules le retiennent les tournures créées par “ cette aimable société tout entière employée au perfectionnement du langage ”. Il épluche Somaize et lui reprend, “ entre mille autres ”, cette forme – le mot me manque - cueillie de la bouche du poète Saint-Amand, et dont le syntagme, retranscrit dans la deuxième mouture de son dictionnaire - Je sçay bien ce que je veux dire, mais le mot me manque - sonne encore tellement neuf qu’il le lui faut traduire : Je ne puis m’expliquer comme je voudrois.

Ces inventions de la conversation, dans le contexte du séminaire, sont jaugées à l’aune de la fonction créatrice de la parole, mais aussi de ses achoppements. “ Il y a un rapport entre la carte de Tendre et la psychologie psychanalytique ”, estime Lacan, qui se tourne vers l’oubli du mot: Signorelli hante la ruelle.

Amour physique, amour extatique

Dans le troisième séminaire, Lacan souligne l’importance du mouvement des Précieuses pour l’histoire de la langue, des pensées, des mœurs.

De l’hôtel, non loin du Louvre, dont la marquise de Rambouillet fit “ le temple du goût et le tribunal des réputations littéraires”, à l’hôtel de la rue de Beauce, dans le Marais, où Mlle de Scudéry officiera sous le nom de Sapho, il y eut une continuité dans la pratique de ce que l’on nommera les salons, mais aussi une rupture due à l’irruption d’un phénomène sans exemple, qui mit au premier plan la question féminine. Madeleine de Scudéry en fut l’un des pôles.

Paul Bénichou pense pouvoir définir la préciosité non au plan littéraire, bien que la précieuse soit “ férue de belles-lettres ”, mais selon deux versants constitutifs de cette question féminine : le domaine moral des droits de l’amour, propre à la philosophie des Précieuses et le domaine social des droits de la femme, qui touche à la condition féminine au sein de la société.

La préciosité reprendrait les positions traditionnelles de la littérature romanesque et courtoise, que Bénichou résume : religion de l’amour, désaveu de l’instinct naturel, appel à l’intelligence pour le sublimer. D’où les critiques opposées faites à la préciosité, et d’être un excès d’austérité – les Précieuses, jansénistes de l’amour, a-t-on dit, – et d’encourager la débauche.

Dans le troisième séminaire, Lacan rappelle de nouveau Somaize et cite Bary, mais prête son attention à “ l’organisme du langage ” (ce n’est pas encore la structure), dont il faut, dit-il, avoir “ le fichier le plus plein possible ”. Selon cette nouvelle perspective, le manque du mot reçoit une autre explication : s’il manque, c’est qu’il était là. Le thèse freudienne de l’oubli est délaissée, elle sera formellement rejetée en 1965.

Les tournures précieuses sont maintenant rapprochées des phénomènes verbaux de la psychose du président Schreber envisagée dans la particularité de son érotomanie divine. Lacan fait appel à l’opposition médiévale entre théorie physique et théorie extatique de l’amour.

Le psychotique, qui aime son délire comme lui-même (ici, Lacan se conforme à Freud), ne satisfait pas au principe de l’amour extatique, selon Rousselot, qui est d’aimer “ de personne à personne ”. Il n’a pas renoncé à l’amour de soi : sa façon d’aimer tient à la nature (φύσις). Toutefois, sa relation à l’Autre subsiste, mais c’est un Autre radicalement hétérogène, qu’il ne peut saisir que par le signifiant, coque vidée de cette intersubjectivité où se fonde la parole pleine. Il n’accède pas à l’amour extatique “ de pure dualité ”. N’ayant de relation qu’avec la forme de la parole, il aime d’un amour mort où il est aboli comme sujet.

Lacan construit une analogie entre cet amour psychotique et la dégradation de l’amour qu’il observe, depuis la forme courtoise jusqu’à l’amour romantique, en passant par l’Astrée, “ où de faux bergers conduisant d’improbables moutons, dissertent à longueur de temps sur l’amour ” et par l’amour précieux, qui sont autant d’étapes sur la voie de cette “ chute au dérisoire ” des formes du “ tomber amoureux ”. Le lien du spectateur à l’image dans l’obscurité d’une salle obscure en serait le déchet extrême.

L’amoureux Schreber, traînant son âme assassinée sur les voies désertées de la carte de Tendre, dont il peuple les villages sans vie d’un “ foisonnement imaginaire de modes d’êtres ”, rejoint dans son maniérisme verbal la forme du langage précieux, et l’éclaire. La préciosité s’en trouve dépréciée : “ inscription de l’amour dans des mots sans importance ”, tranchera Lacan quelques années plus tard. Mais le contexte aura changé.

Amour socratique, amour courtois

En effet, la femme est venue au centre de la question de l’amour. Comment sa personne se dégage-t-elle de la gangue de sa fonction ? Comment acquiert-elle sa liberté ?

Rien, dans la société féodale, ne répond à une promotion de la femme, à une libération, constate Lacan. Le modèle courtois, qui participe d’un processus de civilisation des mœurs déjà amorcé, n’aura eu que peu d’effets sur les relations entre les sexes et l’amélioration de la condition féminine. Et de la juridiction de casuistique amoureuse des cours d’amour à l’art social de la conversation qui prend ses repères sur la Carte de Tendre, le gain aura été de peu d’importance.

C’est dans le contexte de “ vasselage institué entre l’amant-chevalier et sa Dame ” et où la fidélité “ s’oppose, autant qu’au mariage, à la “ satisfaction ” de l’amour ”, que se met à s’exercer, souligne Lacan, la fonction du poète courtois. Son exercice poétique joue avec les idéaux de la Dame. Mais pas de possibilité de chanter la Dame sans le présupposé d’une barrière qui l’isole.

Lacan va rompre avec les explications traditionnelles. S’il y a un parallélisme entre une voie sublimatoire et la montée de la Dame au zénith de l’érotique occidentale, c’est parce que le poète courtois a fait venir au jour de la sublimation, “ à la place savamment construite par des signifiants raffinés ”, le vide de la Chose. Une façon d’introduire l’objet féminin par la porte singulière de la privation, de l’inaccessibilité.

Le séminaire sur le transfert rappelle à son tour le déclin historique de l’amour, pris de plus haut. La comparaison de deux périodes aussi éloignées que celle du Banquet, où le problème de l’amour se formule en des mots de pleine importance, où parler d’amour, c’est parler de théologie, et le XVIIe siècle, où l’amour a pris “ cet air de bergerie bêtifiante ”, permet à Lacan de réfuter le rapprochement fait par Léon Robin, traducteur du Banquet , de telle partie de l’éloge par Agathon de l’Amour (dont les enfants Bien-être, Délicatesse, Langueur, Gracieusetés, Ardeurs, Passion, sont des “ abstractions réalisées ”, commente Robin) et la carte de Tendre.

L’accent mis sur le renversement socratique de la fonction du désirant sera l’apport de ce séminaire. Répondant au discours d’Agathon, Socrate introduira “ la fonction du manque comme constitutive de la relation d’amour ”.

Amour galant, éros précieux

Les Précieuses réapparaissent à la fin des “ Propos directifs pour un Congrès sur la sexualité féminine ”. Leur mouvement, réaffirmé comme tel, est présenté comme le véhicule d’un éros homosexuel. Là est la difficulté. “ Les saillants du vécu le plus commun ” sur lesquels Lacan repère dans la clinique la position du sexe quant à l’objet, en trouve-t-on chez les Précieuses quelque attestation ?

Les argument ne manqueraient pas dans l’histoire des Précieuses pour soutenir la thèse d’un saphisme que les mœurs auraient toléré. L’homosexualité aurait même protégé le territoire “ farouchement masculin ” de “ l’amitié lettrée ” des intrusions féminines. Mais cet éros homosexuel au féminin ne peut se confondre avec la “ visibilité amoureuse ” d’un couple féminin admis dans la Cité, encore moins désigner une pratique étendue.

C’est dans fil d’une clinique centrée sur “ la partie féminine de ce qui se joue dans la relation génitale ” que devrait se saisir la pente homosexuelle du désir féminin chez les Précieuses.

1. - Lacan note la position clef du phallus dans le développement libidinal de la femme, mais il en révise les coordonnées : a) ce n’est pas sans le médium de l’homme que la femme accède à l’Autre qu’elle est pour elle-même, b) cette médiation phallique ne draine pas tout le courant pulsionnel : pas tout de la féminité passe par le chas de l’aiguille.

2. - L’homosexualité féminine est proposée comme la voie la meilleure pour éclairer “ l’accès qui mène de la sexualité féminine au désir même ”. Et puisque la référence phallique est conservée, on comprend la question de Lacan : quel “ sort autre ” au désir de préserver le phallus maternel que le fétichisme, qui reste du domaine de la perversion masculine ?

3. - La jeune homosexuelle du cas de Freud avait choisi, par défi, de relever le père, lui montrant, dans une relation d’amour courtois, qu’on pouvait donner ce que l’on n’avait pas. L’homosexuelle ne renonce pas pour autant à son sexe, son intérêt suprême se portant sur la féminité.

Qu’en est-il de l’éros des Précieuses ?
Du lyrisme véhément de la Harangue de Sapho à Erinne

Mettez-vous en état de soutenir (…) la gloire de notre sexe, faites avouer, à nos communs ennemis [les hommes], qu’il nous est aussi facile de vaincre, par la force de notre esprit que par la beauté de nos yeux (…), faites voir, à toute la terre (…) que vous seule aviez l’avantage d’avoir rétabli la gloire de toutes les femmes .

aux conversations qui envahissent la Clélie, “ un autre visage de femme ” a surgi. Désormais, Mlle de Scudéry est en terrain conquis. Les partages sont faits. Le discours précieux exalte la féminité, mais il tient en lisière tant le galant que la coquette.

La précieuse ne veut pas du galant homme qui mêle

…au respect d’un berger
l’impatience d’un satyre

ou pour le dire d’un ton plus élevé, qui admet les joies de l’amour - libertinage exclu – parmi les “ raffinements de la civilisation ”. Le “ mâle de la précieuse ” est à l’unisson de l’assemblée, à quelques faux-pas près, rabroués vertement - ce qui rend sa présence indispensable.

Avec la même fermeté, la précieuse rejette la mascarade féminine, sa panoplie, ses artifices : beauté apprêtée, pudibonderie, joute avec une autre femme pour lui “ ôter son Amant ”, maniérisme de la préciosité fausse ou ridicule sont sévèrement condamnés.

Ce n’est pas la critique du mariage qui permettrait de définir une “ mentalité précieuse spécifique ”, mais la tendre amitié , cet Amour de Tendresse, dont l’invention fut attribuée à Mlle de Scudéry.

1. Amitié qui, loin d’avoir rompu son lien à l’amour, est ce qui de l’amour se donne quand il se refuse à satisfaire le désir. La tendre amitié est la quintessence de l’amour.

…je soustiens que la plus grande et plus indubitable marque d’une grande passion, est de voir un Amant qui malgré tous ses supplices, reçoit avec plaisir le plus petit tesmoignage d’amitié que sa Maistresse luy puisse donner.

2. Amitié au masculin comme au féminin, comme il peut se lire dans une brève correspondance de Mlle de Scudéry avec Mlle Descartes, qui souhaite ardemment la rencontrer. Sapho répond :

Je connois tout le prix de votre voix. Je voudrois bien que vous connussiez de même celui de mon amitié : car en un mot, Mademoiselle, je ne suis aimable que parce que je sais aimer mes amies d’une manière tendre et désintéressée, qui me distingue de beaucoup d’autres.

Après s’être assurée que sa correspondante n’avait jamais eu d’amant, elle lui demande son cœur :

Ne le refusez pas à ma tendre amitié,
Qui vaut mieux que l’amour de plus de la moitié.

Mlle Descartes s’empresse :

On ne peut refuser un cœur
Que l’illustre Sapho demande.

puis déchante :

Il semble que vous ne m’ayez sauvée des écueils de l’amour, que pour me faire périr dans ceux de l’amitié…

et exhale sa plainte en un dernier distique :

Vous me faites aimer, et j’aurai la douleur
De ne voir jamais ce que j’aime.

3. Amitié qui ne lie pas le semblable au semblable. Un autre lien social que celui qui cimente les communautés masculines est à l’œuvre dans ces cercles féminins qu’assemblent des conversations. Si on se fie aux échanges des protagonistes de la Clélie et à ceux rapportés par l’abbé de Pure, les discours se développent dans une extrême fantaisie, selon l’aléa, malgré le thème proposé au départ de chaque nouvelle rencontre. Les précieuses s’y font valoir chacune à sa façon, dans un effort de bien dire, une par une, sans attendre le consensus. Cet assemblage de particularités n’obtient sa cohésion que par cet au delà qui fait pour chacune des précieuses sa passion et son mystère : cette féminité pour laquelle elles inventent un nouvel art d’aimer.

Là est cette sorte de paradoxe souligné par Lacan : cet enrichissement continu de l’information dans une sphère si peu organisée excède sa dissipation et résiste à l’entropie. Alors que le lien homogénéisant des communautés homosexuelles masculines, en apparence très structurées, mais peu consommatrices et productrices d’information, augmente l’entropie et les conduit à la dégradation communautaire.

L’entropie, ici, s’entend dans le cadre d’une théorie de l’information (et non de la théorie de la thermodynamique) et l’information dont il s’agit n’est pas qualitative (les contenus de l’information), mais quantitative (les éléments informatifs).

Enfin, au zèle en faveur de l’amitié tendre, on doit encore adjoindre l’intérêt des Précieuses pour la réforme du langage. Myriam Maître en rappelle les traits : jargon, galimatias, néologismes, substantivations ; réforme de l’orthographe ; retranchement des syllabes sales, évitement des mots obscènes. Ce point de sa thèse sera repris plus loin.

Erreur commune et discours sexuel

Le phénomène précieux est évoqué de nouveau, en ouverture du Séminaire “ …ou pire ”, à propos de l’homosexualité féminine. Dix ans ont passé, Lacan est engagé dans la formulation logique du pas tout et des effets de l’impossible inscription du rapport sexuel chez l’humain. Il ne manque pas de rappeler l’importance de ses Propos de 1960.

La question de l’homosexualité féminine est réétudiée à partir d’une approche nouvelle de la différence des sexes et de l’erreur qu’elle comporte, cette erreur commune, qui fait passer trompeusement le signifiant phallique, signifiant de la distinction entre les sexes, inscrit dans le langage, à l’organe comme incarnation du réel de cette distinction. C’est une naturalisation de la distinction par le langage. L’erreur, de plus, porte sur la jouissance – supposée être une jouissance “ instrumentale ” - et soutient un discours sexuel sur l’appariement des sexes.

Là, où le névrosé, à saisir que l’organe n’est qu’un instrument intronisé par le signifiant, a chance d’échapper à l’erreur commune, de sortir du discours sexuel et s’ouvrir au discours analytique ; là, où le transsexualiste, pour échapper à l’erreur commune et au discours sexuel qu’elle couvre, veut se défaire de l’organe ; là, l’homosexuelle, restée dans l’erreur commune qui fonde trompeusement la distinction des sexes dans l’organe comme référent naturel, attaque le signifiant dont elle ne veut pas.

Ainsi font les Précieuses par leur “ excès au(x) mot(s) de l’amour ”, mais non sans en réfuter quelques-uns - et Lacan, jouant de la consonance avec Ecce Homo, symbole christique, à vocation de fétiche, commente : “ Elles ne risquent pas de prendre le phallus pour un signifiant. ”

S’avance alors l’Armande des Femmes savantes, savante et prude, personnage de Molière tout à sa main, mais dont Lacan fait une précieuse qui défend la liberté des femmes. Son “ Fi ! vous dis-je ”, est un défi à Φ, le signifiant “ sans pair ” comme l’a une fois nommé Lacan et dont il dit qu’elle veut le briser dans sa lettre pour en venir à bout au dernier terme.

La thèse de Myriam Maître à propos du souci des Précieuses d’épurer le langage vaut d’être citée en cet endroit Elle le rapporte à une recherche de pureté basée sur une “ représentation cratylienne du langage ” : frappant le mot, la précieuse croirait venir à bout de la chose. Cette conception réaliste de la “ corporéité du langage ” serait fondatrice du “ projet éthique ” de construire une langue qui fasse honneur à la bienséance. Une langue, en tout cas, qui rend aisé le discours de l’amour, comme le note Lacan à propos de l’homosexuelle.

Au delà des colonnes d’Hercule

La “ nébuleuse des Précieuses ” fait trace d’une étape dans une histoire de l’amour en Occident. Elles sont représentatives d’une “ philosophie de l’amour ” (Bénichou), où revendication féminine et réforme du langage convergent dans une exigence de bien dire au service d’un éros homosexuel au féminin. Lacan, qui ne cite ni l’abbé de Pure, ni Mlle de Scudéry et qui n’isole pas plus la Précieuse comme un type, élève l’exemple d’Armande (un personnage qui doit plus à Molière qu’à l’Histoire) à la dignité d’un paradigme intemporel.

Le mystère des ruelles, s’il est bien celui de la féminité, en est-il dévoilé ? Revenons à la Carte de Tendre.

Clélie – c’est-à-dire Mlle de Scudéry - explique.

Aussi cette sage Fille voulant faire connoistre sur cette Carte, qu’elle n’avoit jamais eu d’amour, & qu’elle n’auroit jamais dans le cœur que de la tendresse, fait que la Rivière d’Inclination se jette dans une Mer qu’on apelle la Mer dangereuse ; parce qu’il est assez dangereux à une Femme, d’aller un peu au delà des dernieres Bornes de l’amitié ; & elle fait ensuitte qu’au delà de cette Mer, c’est ce que nous apellons Terres Inconnuës, parce qu’en effet nous ne sçavons point ce qu’il y a, & que nous ne croyons pas que personne ait esté plus loin qu’Hercule…

On ne saurait prêter à Mlle de Scudéry une vision aussi bornée que celle de son commentateur, quand il écrit : “ Clélie, en bonne méditerranéenne, n’imagine rien au delà des colonnes d’Hercule et le parfait amour, pour elle, disparaît dans les brumes atlantiques. ”

Elle imagine, tout au contraire.

Herbert Wachsberger



Les Precieuses, eléments de bibliographie

Sur le caractère historique du phénomène précieux :
(1654-1661 pour une périodisation étroite, 1643-circa 1750 pour une périodisation large)

ADAM (Antoine), « La préciosité », Paris, CAIEF, n° 1, 1951, p. 35-47. Le premier pas vers une approche historique de la préciosité. Pour l’essentiel, repris dans Histoire de la littérature française au XVIIe siècle, 1957, rééd. Albin Michel, coll. « Bibliothèque de l’Evolution de l’Humanité », 1997, 3 vol., tome II L’époque de Pascal.

DUCHÊNE (Roger), Les précieuses, ou comment l’esprit vint aux femmes, Paris, Fayard, 2001. Enquête chronologique sur la naissance d’un mythe ambigu et d’une supercherie littéraire, dont Molière fut le principal acteur. Suivi des principaux textes concernant les précieuses, de Somaize en particulier.

LATHUILLERE (Roger), La Préciosité. Etude historique et linguistique, Genève, Droz, 1969. Première partie d’une thèse qui situe le phénomène précieux dans le temps et dans l’espace, et le définit comme l’interaction de phénomènes moraux, sociaux, linguistiques et littéraires.

MAÎTRE (Myriam), Les précieuses. Naissance des femmes de lettres en France au XVIIe siècle, Paris, H. Champion, 1999. Enquête historique sur celles que, de façon souvent très ambiguë, on nomma précieuses : dernières Dames et premières femmes de lettres, pour la plupart attachées à l’idéal d’un façonnage de l’élan passionnel par la conversation, au moment où naît la « littérature ».

TIMMERMANS (Linda), L’accès des femmes à la culture (1598-1715), Paris, H. Champion, 1993. Thèse très complète sur le débat d’idées que suscite la culture féminine. Pages 104-122 consacrées à la préciosité, et passim.

Sur l’amour, le tendre

DAUMAS (Maurice), La tendresse amoureuse, XVI-XVIIIe siècles, Paris, Perrin, 1996, coll. « Pluriel » 1997.

FILTEAU (C.), « Le Pays de Tendre : l’enjeu d’une carte », Littérature n° 36, 1979, p. 37-60. Analyse très ingénieuse de la topographie précieuse à la lumière des traités de cartographie et d’anatomie.

PELOUS (Jean-Michel), Amour précieux, amour galant (1654-1675), Essai sur la représentation de l’amour dans la littérature et la société mondaines, Paris, Klincksieck, 1980. Montre comment la « subversion galante » vient à bout de « l’orthodoxie tendre », au tournant du siècle.

Sur le « parler précieux »

BRUNOT (Ferdinand), Histoire de la langue française des origines à nos jours, tome III : la formation de la langue classique (1933), rééd. avec une bibliographie par Roger Lethuillère, Paris, A. Colin, 1966, Ière partie, « La Préciosité » p. 66-74.

DENIS (Delphine), « Ce que ‘parler prétieux’ veut dire : les enseignements d’une fiction linguistique au XVIIe siècle », L’Information grammaticale n° 78, Paris, juin 1998, p. 53-58.

LATHUILLERE (Roger), « La langue des précieux », Travaux de Linguistique et de  Littérature, XXV, 1, Paris, 1987, p. 243-269.

A dix ans de distance, ces deux articles proposent deux lectures contrastées du langage précieux, selon qu’on le pense attesté ou au contraire forgé. Le débat reste ouvert, notamment à propos de l’influence de Guez de Balzac (si l’on n’a peut-être pas « parlé précieux », il semble bien qu’on ait « parlé Balzac », ou failli le faire).

Approches inspirées de la psychologie et de la psychanalyse

BENICHOU (Paul), Morales du Grand Siècle, Paris, Gallimard, 1948. Sur la « névrose précieuse », « antinomie du bonheur et de la dignité » (p. 326-328 en coll. « Idées »), voir le chapitre consacré à Molière.

HEPP (Noémi), « A propos de la Clélie : mélancolie et perfection féminine », Mélanges offerts à Georges Couton, P.U. de Lyon, 1981, p. 161-168.

MORLET-CHANTALAT (Chantal), La Clélie de Mademoiselle de Scudéry. De l’épopée à la gazette : un discours féminin de la gloire, Paris, H. Champion, 1994. L’opposition entre « mélancoliques » et « enjouées » structure l’esthétique scudérienne en même temps que sa « morale du monde ».

SELLIER (Philippe), « La névrose précieuse : une nouvelle Pléiade ? », Présences féminines. Littérature et société au XVIIe siècle français, Actes de London, « Biblio 17 », Paris/ Seattle/ Tübingen, 1987, p. 95-125.

Quelques textes accessibles

DESHOULIERES (Antoinette Du Ligier de La Garde, dame), Poésies, 1688, très nombreuses rééditions jusqu’au début du XXe siècle.

LAFAYETTE (Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, comtesse de), Œuvres complètes, éd. R. Duchêne, Paris, François Bourin, 1990. Romans, nouvelles, ainsi que la correspondance d’après l’éd. de Beaunier.

LAMBERT (Anne-Thérèse de Marguenat de Courcelles, marquise de), Œuvres, éd. R. Granderoute, Paris, Champion, 1990. Amie de Fontenelle, elle regrette « le précieux » de l’hôtel de Rambouillet et continue de promouvoir au début du XVIIIe siècle ce qu’elle appelle une « métaphysique d’amour », qui perfectionne les âmes bien nées.

MOLIERE,

- Les Précieuses ridicules. L’édition de référence reste celle de Micheline Cuénin, Genève/Paris, Droz/Minard, 1973, avec des documents et un « lexique du vocabulaire précieux » contestable mais très intéressant. Bonne édition aussi en Livre de Poche par Claude Bourqui, 1999.

- Les femmes savantes, éd. Cl. Bourqui, Le Livre de Poche, 1999.

SCUDERY (Madeleine de),

- Clélie, histoire romaine, première partie 1654, éd. critique par Chantal Morlet-Chantalat, Paris, H. Champion, 2001.

- Célinte, nouvelle première, 1661, éd. par A. Niderst, Paris, Nizet, 1979.

RATHERY et BOUTRON, Mademoiselle de Scudéry. Sa vie et sa correspondance, avec un choix de ses poésies, Paris, 1873, Genève, Slatkine Reprints, 1971.

SOMAIZE (Antoine Baudeau de), Le Grand Dictionnaire des Pretieuses, éd. Ch. L Livet, Paris, Jannet, 1856, 2 vol. Voir, plus accessible mais sans annotation, l’éd. donnée par R. Duchêne dans Les Précieuses, Fayard, 2001.

PURE (abbé Michel de), La Pretieuse ou le mystère des ruelles, dédiée à telle qui n’y pense pas, Paris, 1656-1658, éd. E. Magne, Paris, Droz, STFM, 1938-1939, 2 vol.

SABLE (marquise de), Maximes, in Moralistes du XVIIe siècle, éd. J. Lafond, Paris, R. Laffont, coll. « Bouquins », 1992.